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Cinq Minutes Restantes

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Cinq Minutes Restantes

Nesma JABER

J’ai passé mes quatre-vingts ans en rendant les photos des autres, brillantes. J’ai sincèrement fait toutes les photos lumineuses sauf une seule photo … la mienne! C’est parce que toutes les photos que j’avais brillées étaient pour des hommes mais moi … je suis une femme! Ce n’est pas la seule raison, mais, en effet, je n’ai pas de photo, sauf celle de la carte d’identité. Je ne me souviens pas que quelqu’un a pris une photo de moi. Donc, je n’ai pas une photo à accrocher à côté des autres photos.  J’ai passé deux décennies aidant ma mère à briller la photo de mon père ainsi que celles de mes frères qui passaient leur temps dans l’école mais, moi, je le passais entre quatre murs sans ni étudier ni jouer. Je regardais ma vie en train de se perdre, donc gâchée année après l’autre jusqu’à ce que mon père m’a dit que je devais aller à une nouvelle maison pour briller de nouvelles photos. Celle-ci était la maison de mon mari dans laquelle j’ai passé le reste de mes années et dans laquelle je suis devenue un serviteur pour un homme que je ne connaissais pas, un dominus! Ils ne m’ont pas demandé si je voulais bien me marier ou non … et soudain, je suis devenue une mère -sans amour et envie- de trois fils et d’une fille qui, également, sert dans la maison de son mari maintenant.

Les années ont passé, les unes après les autres, un espoir enterrant un autre. J’ai vécu ma fleur d’âge tournant autour de mon mari comme s’il était le soleil et j’étais la Terre et comme s’il a une vie et de rêves mais moi non! Je l’aidais … J’écoutais ses paroles et espoirs à la lettre … je le sentais pendant sa douleur et aussi pendant son bonheur … je lavais ses vêtements … je cuisinais tout ce qu’il aimait… je tricotais ses blousons pour qu’il n’ait pas froid!  J’ai fait tout ce qu’une femme peut pour faire briller la vie de son mari, mais qu’est-ce qu’il a fait pour moi? Rien. J’ai espéré un petit mot de lui, une main tendue ou une oreille attentive qui me permettent de me sentir vivante en vain! Et malgré toute cette négligence, j’ai continué à lui donner tout le soutien dans son travail et pour son avenir jusqu’à ce qu’il soit devenu un ingénieur connu et réussi. « Il y a toujours une femme derrière un grand homme », j’étais cette femme, mais qui était derrière moi? Personne!  Pourtant, il y a des hommes qui m’ont privée de mes  droits, tous mes droits.

J’étais également différente de la Terre parce qu’ils -les hommes- ne m’ont pas permis de tourner autour de moi-même ou de mener ma propre vie. De plus, je n’ai pas une lune tournant autour de moi. Mes lunes – mes fils -  sont partis loin de moi pour construire leurs nids et avenirs et je suis seule maintenant sans travail à faire parce qu’ils -les hommes-  m’ont privé le droit d’apprendre, de travailler et de vivre … En effet, j’étais seule toute ma vie dans cette maison sombre et assoiffée de vie. Tous partaient et je restais seule dans la maison. Les heures passaient très lentement et moi, je regardais ce mur lugubre qui porte mes souvenirs amassés,  mes années perdues et mes espoirs inachevés! Dans chaque coin, vit une histoire de moi: l’horloge  de mes tristes minutes, le calendrier de mes mois noirs. Chaque tic-tac me rappelle mes années assassinées dans cette vie.  Ce mur barre mon horizon, il est l’entrave entre moi et le monde … il m’interdit de respirer de l’air pur … Il n’a même pas de petites fenêtres par lesquelles je peux voir le ciel ou sentir l’odeur des fleurs!

J’ai vécu quatre-vingts ans, moins cinq minutes, sans un simple plaisir. Huit décennies sans choisir ou décider … 29220 jours de souffrance et négligence. J’ai peur de regarder mon visage dans le miroir parce que je ne peux pas voir ces rides. Chaque ride sur mon visage représente une année de misère, une année perdue. J’avais des pensées mais peu d’actions … mais ça suffit!

En ce moment, c’est une question de vie ou de mort pour moi … et je vais faire tout ce que je peux pour choisir la vie et bâtir mon nid. Je ne vais pas attendre le moment où quelqu’un viendrait pour changer ma vie mais je vais commencer moi-même sans le soutien des autres.  Demain est un nouveau jour à  se lever, une nouvelle année à commencer … Je vois encore une lueur d’espoir! Il ne reste que cinq minutes …  cinq minutes pour danser au clair de la lune en plein air … pour chanter les chansons de la libération … pour casser cette solitude … pour faire des amis … pour étudier et travailler … pour redessiner sur ce mur … pour accrocher une photo de toute ma famille ensemble … pour accrocher mon miroir et regarder mon visage brillant  … pour changer la vie.  Cinq minutes restantes pour rendre ma photo brillante  et commencer la vie, la belle vie.